CHAPITRE X
RÉSUMÉ : L’Europe centrale dans la main de l’Empereur des Français, c’est l’Angleterre isolée. William Pitt, fer de lance des coalitions, meurt de désespoir le 23 janvier 1806. L’Europe paraît faite, la France toute-puissante et la quatrième dynastie établie pour toujours. Mais une voix mystérieuse, venue des profondeurs de la conscience humaine, clame déjà devant César que l’Avenir n’est peut-être à personne.
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Le corbillard, traîné par quatre chevaux caparaçonnés de noir – le service avait été commandé en super-première classe – croulait sous les couronnes : « Au Patron-Pêcheur Horace, ses marins accablés. » « Au meilleur d’entre nous. Les capitaines du Finistère. » « Au Vice-Président Horace Langlois. Le Syndicat National Interport de la Pêche en Mer. » « À notre frère mort à la tâche. Jean, Henri, Arthur Langlois. »
Devant la voiture, le curé de Sainte-Gudule-aux-Flots, entouré de son vicaire, de son recteur, de ses deux bedeaux et des enfants de chœur qui venaient mettre des taches rouges et blanches dans tout ce noir, menait le convoi.
Derrière, au premier rang, Jean Langlois, lui-même noir des pieds à la tête et sec comme un cotret, marchait, rigide, engoncé dans son immense col dur, ainsi qu’un Don Quichotte portant le deuil de ses moulins. À sa droite se tenait Henri, plus petit, plus frêle, plus blanc et qui paraissait grelotter au contact d’une telle adversité. Et, à la droite d’Henri, Arthur, l’armoire à glace.
Derrière eux, le représentant du sous-préfet, celui de l’Inscription maritime, celui du Syndicat, le Conseil municipal au grand complet, les notables. Et derrière encore, une queue, comme pour un cinéma des Champs-Elysées passant un film porno un dimanche de la Toussaint ! Une queue de trois cents mètres de long, avec des casquettes en feutre salé, humides comme la tendresse, et des coiffes d’amidon, raides comme la dignité.
On était sorti de la maison Langlois, dix minutes plus tôt. On avait pris le quai Théodore-Botrel, la rue des Moines, le boulevard du 31-Octobre, la rue Coursière. On venait de tourner le coin de la rue Jules-Le-Yarmoutte et on allait déboucher devant le portail roman de Sainte-Gudule-aux-Flots lorsque résonna dans le silence unanime le bruit d’une course échevelée. On s’efforça de ne pas se retourner, mais les chaussures à clous du coureur heurtaient les gros pavés de granit et le bruit se rapprochait. Comme le corbillard s’arrêtait sur la Grand-Place et que les cloches entamaient leur lugubre scottish, on vit déboucher, rouge d’effort, hors d’haleine, le jeune Gwenoël Le Dentelée, un petit qui était commis chez les Langlois. Il portait une enveloppe blanche à la main. Tandis qu’on sortait la lourde bière et que chacun se découvrait, Le Dentelée remit cette enveloppe à Arthur, lequel la passa à Henri qui la transmit à Jean qui, par pudeur, la plia en deux et la glissa dans son missel. Enfin, d’un pas morne, chacun entra dans l’église et prit sa place.
On venait de larguer les dernières notes du cantique Il est mort à la mer, par Ta Grâce, Ô Seigneur. L’harmonium achevait de se vider de ses ultimes accords comme une outre vide qui n’offre plus au buveur assoiffé que de l’air chaud. Son encensoir à la main, le curé s’apprêtait à donner l’absoute, lorsque Jean Langlois, avec des gestes dissimulés et des mines furtives, parvint à décacheter l’enveloppe glissée dans son missel et à déplier le papier qu’elle contenait. C’était un télex de Paris. Il était daté de dix heures quarante :
« Lerouge et Compagnie a M. Jean Langlois. Stop. Catastrophe déclenchée a dix heures vingt, Effondrement des cours poissons de mer quarante cinq pour cent. Stop. Prévisions pour la journée au moins soixante pour cent d’invendus. Stop. Thons, soles, hors cotations. Stop. Motif : Léon Bonape a signé contrat d’exclusivité sur trois mois avec principaux grossistes pour livraisons trois cent soixante tonnes truites au prix inconcurrençable de sept cinquante le kilo, inférieur de cinq francs prix courant. Stop. Crois savoir se serait approvisionné chez Laustrique et aurait payé cash. Stop. Pour renverser tendance, coopératives Boulogne, La Rochelle, Saint-Jean-de-Luz lui ont fait offre livraisons n’importe quel prix sur tonnage à volonté. Stop. Bonape présentement négocie avec eux. Stop. Unité Syndicat interport pratiquement rompue. Par ailleurs, Bonape a déposé plainte au parquet pour concurrence déloyale et sabotage installations frigos Cap-Trafalgar. Laisse entendre ouverture immédiate enquête police et fait répandre nouvelle votre arrestation. Stop. Attends urgent vos instructions. Stop. Respectueusement. Signé. Lerouge. Mandataire aux Halles. Stop final. »
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Jean Langlois relut deux fois ce texte. Pas un muscle de son visage ne bougea. Il ne fit pas un geste. Il resta droit, immobile, les yeux fixés sur le catafalque. Puis il ferma son missel.
Quand l’ordonnateur des pompes funèbres vint se planter devant lui pour lui indiquer qu’il devait maintenant passer de l’autre côté de la bière afin de donner le premier coup de goupillon, il le fixa d’un regard hors du monde. Il déplaça son prie-Dieu recouvert de drap noir cadré de blanc et fit un pas. Mais, soudain, une affreuse douleur lui étreignit l’épaule gauche, tandis qu’un coup de poignard le frappait dans le dos et lui pénétrait le cœur. Il lui sembla qu’un filet de plomb venait d’être jeté sur lui. Il porta sa main droite à sa poitrine et ses traits se révulsèrent. Avant que quiconque n’eût remarqué quoi que ce soit, il tomba sur les dalles glacées de l’église, la tête dans le prolongement du corps, comme à la parade.
On se précipita aussitôt. Ses frères Henri et Arthur les premiers, puis l’ordonnateur, puis le docteur Le Pastec, son médecin personnel, qui suivait l’office à trois rangées de là.
Trente secondes plus tard, il fallut en convenir. L’information télex qu’il venait de recevoir de Paris et qui lui avait annoncé l’éclatante revanche de Bonape, l’avait tué.
« C’est fini ! Collapsus coronaire foudroyant ! Il est mort sans se rendre compte de rien », commenta le docteur Le Pastec en lui fermant les yeux.
Un énorme brouhaha envahit l’église, tandis que le curé – pour qui un doublé de faisans dans le ciel était en quelque sorte le coup du Roi – récitait les prières des agonisants. Les coiffes se signèrent et les casquettes bleu marine furent pétries, une fois de plus, par des mains rudes.
Tout là-haut, la valse triste des cloches de bronze redoubla de gravité.
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Ça valsait ferme aussi, mais dans un autre sens, du côté de la rue Montorgueil.
Après avoir passé la fin de la nuit et le début de la matinée sur le carreau des Halles à imposer sa loi aux uns et aux autres, Bonape, rayonnant, avait repris possession de son bureau, au deuxième étage de la Grande Poissonnerie Centrale.
Il avait commencé par installer Mary-Lou dans la petite pièce attenante en lui recommandant de n’en pas bouger tant qu’il ne lui aurait pas fait signe. Empreint des plus délicates prévenances, il avait même fait chercher pour elle Confidence, Nous deux, Secrets de Femme, Roman-Amour, Pour lire seuls, La Joie par le Corps, Les Naturistes, toute une littérature modèle Del Duca transformée Losfeld, qui fût capable de résoudre les problèmes de la femme sans lui en poser d’autres.
Épuisée pour avoir été secouée toute la nuit par ce mâle soudain insatiable qui lui avait prouvé sa vigueur et son imagination sur la banquette arrière de la DS, de la sortie de Souillac à l’entrée de l’autoroute d’Orly, tandis que Coco, pudique, avait gauchi le rétroviseur par respect pour son patron, Mary-Lou, surprise, ravie, comblée, s’était docilement laissé mettre au placard en compagnie des langoureux magazines de la semaine.
Cela fait, Bonape avait convoqué tout son monde à sa botte, histoire de faire le point, les chauffeurs comme les employés, les directeurs comme la famille. Ils avaient tous rappliqué vent du bas, les uns impatients d’être mis au parfum, les autres heureux, piaillant comme dans une volière, assis sur les chaises chromées de la grande entrée. Bonape avait décroché son téléphone et demandé la belle Josée.
« Madame est chez la coutu’ière, avait répondu la petite bonne, pimpante comme sa maîtresse, et née comme elle à Pointe-à-Pitre.
— C’est M. Léon ! Vous lui direz qu’elle passe au bureau dès qu’elle rentrera », avait répondu, sec, Bonape.
Et il avait raccroché, tandis que tous les minets de sa panthère lui remontaient à travers le gosier.
Il avait même murmuré entre ses dents :
« Si elle pense toujours à son vison doublé soie, elle n’aura qu’à leur demander de se cotiser. Ces salopios sont si nombreux que ça leur fera pas cher par tête ! »
Puis il avait crié dans l’interphone :
« Mademoiselle Fain, dites aux chauffeurs de passer dans mon bureau.
— Tous, monsieur ?
— Tous ! avait hurlé Bonape. Vous croyez pas qu’il y en a, parmi eux, un qui soit aussi feignant que vous ? »
Mlle Fain pensa que, Bonape, c’était pas d’avoir gagné qui le mettait de bonne humeur pour autant.
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Grand Louis, Levagrame, Bernardot, Delquingue, Mon-Bel-Eugène, Laroque, Lagrouche, Coco et La Réplique écoutaient avec ravissement.
Bonape s’interrompit, ouvrit le tiroir de son bureau et en sortit neuf enveloppes qu’il jeta en vrac sur le buvard vert. Puis il entama sa péroraison :
« Les gars, je suis content de vous. Vous avez été comme ça ! »
Ils prirent tous des mines modestes, tout en louchant vers l’oseille. Ils calculaient que dans les enveloppes il devait au moins y en avoir pour deux cent mille de prime par tête de pipe.
Bonape ne s’arrêta pas à ces spéculations. Il se brancha brièvement sur une idée générale :
« On parle beaucoup de participation en ce moment. Pour moi, c’trucmuche-là, c’est pas la participation aux paroles ni aux emmerdements, c’est la participation au fric. J’suis un fonceur, pas un cause-toujours. Z’avez été à la bigorne ! S’rez à l’honneur ! D’abord et d’un, pour chacun de vous, y a cinq cents tickets de prime spéciale d’efficacité. J’espère que ça vous déçoit pas ? »
Un murmure de reconnaissance emplit la pièce.
Bonape, d’un regard, le fit taire. Il prit la première enveloppe :
« Tiens, Grand Louis ! »
Grand Louis la saisit avidement et s’inclina en silence.
Bonape tendit la seconde :
« Ça, Levagrame, c’est pour toi. »
Le Croqueur le regarda avec des yeux de chien battu, mais fier de son maître.
« Merci, Patron. »
Bonape mit la troisième dans les mains de Bernardot :
« J’espère que ça fera plaisir à ta femme. »
La Gambette sourit d’un sourire coincé.
La quatrième arriva entre les doigts de Delquingue.
Le rouquin remercia comme un adjupète de la Légion amoureux d’une moukère :
« Batron, j’irais direr les gornes du tiaple bour vous faire blaisir ! »
La cinquième aboutit dans la poche de Monbel :
« Tu t’rachèteras une p’tite maison dans l’Gers !
— J’I’ai déjà, chef. Ça servira pour la toiture », commenta, rigolard, le natif de Lectoure.
La sixième fut tendue à Laroque :
« Qu’est-ce que tu comptes en faire ?
— M’acheter un électrophone à stéréo pour faire danser les nanas de Pont-à-Mousson… quand j’s’rai vieux ! »
Lagrouche empocha la septième. Il dit, sans qu’on lui demande rien :
« Moi, j’vais me payer un chrono de plongée et une pendule normande pour ma salle à manger ! »
Coco accepta la huitième sans rien dire.
La neuvième et dernière vola toute seule entre les bras de La Réplique.
Bonape le regarda. La Réplique dit simplement :
« Moi, j’vais vous dire, m… m m mm… m’sieur Bonape, m… m… merci, sincèrement, m… merci ! »
Le patron ne s’attarda pas sur les attendrissements. Il se redressa, le menton impérieux, et enchaîna :
« Mais c’est pas tout, les gars ! Si vous continuez d’avoir du cœur à l’ouvrage, d’ici la fin de la semaine, y aura mieux. Seulement, voilà. Quoi ? Je peux pas vous dire, parce que c’est secret. Et parce que la seconde fois ça risque de chauffer plus fort que la première. Maintenant, allez boire un verre à ma santé chez Latuile ; j’ai du boulot ! »
Ils tournèrent les talons et sortirent, sauf Bernardot qui resta immobile, sans dire un mot.
Bonape fronça le sourcil. La Gambette était le plus intelligent de tous, mais il ne pouvait rien faire comme tout le monde. Rembruni, il demanda :
« Tu as une question à me poser ?
— Non. J’veux simplement faire ça. »
Et, ce disant, il s’avança et posa son enveloppe sur la table.
« Tu refuses la prime ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que j’suis un camionneur poids lourds, pas un voyou. J’gagne mon salaire avec mes bras, pas à coup de clef à molette ! »
Bonape blêmit et alla fermer la porte de son bureau restée ouverte. Il revint et cria, d’une voix pointue :
« On t’offre ailleurs une place mieux payée, c’est ça, hein ?
— Non, c’est pas ça ! J’serai moins payé parce qu’il y a pas, comme chez vous, de prime de casse, mais au moins j’resterai honnête. »
Bonape vit rouge. Il marcha sur son chauffeur et leva son petit poing blanc sur lui. La Gambette ne broncha pas. Il dominait son adversaire de la tête et, entre leurs muscles, il y avait la différence existant entre une ficelle et une massue. Bonape, malgré sa colère, s’en rendit compte et recula d’un pas.
Il se mordit les lèvres jusqu’au sang :
« J’te fais pas descendre parce que j’aime bien ta femme, mais fous-moi le camp. Tu pourras passer à la caisse ce soir. J’veux plus t’voir, charogne ! »
Imperturbable, Bernardot encaissa l’insulte :
« Savoir qui charognera avant l’autre ! » cracha-t-il.
Et il sortit à grandes enjambées.
De rage, Bonape cassa la règle de bois qu’il avait saisie sur son bureau.
Il en oublia Mary-Lou qui prélassait ses méninges de poche parmi les horoscopes hebdomadaires. Il refit surface quand Mlle Fain lui annonça l’arrivée de la capiteuse Josée, toutes voiles dehors.
« Qu’elle entre ! » commanda-t-il, rouge d’énervement.
Il ajouta, pour lui :
« Elle tombe à pic, la Doudou, ça va être sa fête. »
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Josée entra, plus exotique que jamais : chaussures tabac à talons aiguilles, bas champagne, minijupe cognac, pull-over à col roulé jaune safran, et des bijoux de cuivre partout : dans les cheveux, au bout des oreilles, autour du cou, même autour des chevilles. Elle avait les yeux faits au bleu pâle, les lèvres carmin et les ongles des mains verts. Devant un autel vaudou, sous la lune des tropiques, les désirs se fussent dressés vers elle, mais on était rue Montorgueil. Dehors tombait un léger crachin. Et à l’intérieur, la tendance était plutôt à l’orage.
Le son de sa voix n’en ressortit que plus étrangement :
« Alo’s, on y cou’, mon Beau Léon, che’cher le vison ?
— Assieds-toi. »
Stupéfiée par tant de froideur, elle se posa sur le bord du bureau. Sa minijupe se tira et découvrit le haut de ses cuisses. C’était un coup à elle, mais qui ne loupait jamais. Cette fois, pourtant, il loupa :
« Pas là, ça fait incorrect, dans le fauteuil », dit sévèrement Bonape.
Sans un mot, elle se leva du bureau et s’assit dans le fauteuil.
Beau Léon toussa, sortit de sa poche une feuille de papier et lut d’une voix morne :
« Le p’tit Charles, le grand Paul, le gros Lambert… »
Josée s’écria :
« Oh ! Mon Dieu ! »
Elle mit un doigt dans sa bouche comme une enfant déconcertée parce qu’on la surprend en train de vider un pot de confiture sur l’armoire.
Implacable, Bonape continua :
« … Daniel, de la rue des Martyrs, Cyril, le livreur de chez Potin, Alain, le fils de l’importateur, Michel, le faux derche, Simon, le petit crétin, Raymond, à l’Hôtel des Saints-Innocents, Georges, avec ses cheveux à l’artiste, Mathieu, le faux pédé, Serge, qui truque au tiercé, sans compter, probablement, les frères Jacques, les Compagnons de la Chanson, les Petits Chanteurs à la Croix de Bois, les Chœurs de l’Armée Rouge, les jeunes gens du contingent et six cents millions de Chinois, tu crois pas que tes minets ça commence pas à faire beaucoup pour ma pomme ? »
Josée était, de tempérament, innocente. Elle ne nia pas. Elle se fit simplement évasive :
« Bah ! »
Ce fut la goutte qui fit déborder le vase.
« C’est tout ce que ça te fait ? »
Elle haussa les épaules. Elle se savait irremplaçable :
« Bof ! »
Il hurla :
« Alors, voilà le programme, plus de vison, plus de rue Montorgueil, plus de Beau Léon, tu te tires et vite fait. »
Elle se leva calmement, alluma une cigarette, regarda Bonape, lui souffla la fumée dans le nez et dit d’une voix cajoleuse :
« Et qui coucouche’a avec Beau Léon pou’ y fai’e de g’os bizous, midi et soi’ ? »
C’était la faute à ne pas commettre. Bonape, sans répondre, ouvrit la porte du cabinet attenant à son bureau et fit rentrer Mary-Lou. Puis il dit :
« Celle-là ! »
La grande liane chaude et brune, aux mouvements voluptueux, au regard pimenté de poivre de Cayenne, examina avec une sorte de conscience professionnelle la petite poupée fraîche et rose, aux gestes mous et aux yeux sucrés comme la pâtisserie viennoise, puis elle poussa un hurlement à réveiller la montagne Pelée et s’abattit de tout son long sur la moquette.
Bonape en était encore à chercher quoi faire pour appeler au secours, lorsque la double porte de son bureau céda sous le poids de ceux qui écoutaient de l’autre côté : Joseph, Louis, Jérôme, Paillette, Caro, Lisette. Ils n’avaient jamais pu supporter la gambilleuse qui s’était collée au soutien de leur famille. Ils ne voulaient rater ni son humiliation ni son départ.
Leur irruption eut un effet inverse de celui escompté. Ce fut à eux que Bonape, comme saisi lui-même par le haut mal, s’en prit sans mesure :
« Foutez-moi tous le camp, bande de marlous et de putes ! Je ne veux plus vous voir. Vous vous accrochez à moi comme des morpions parce que vous avez envie que je vous donne des sous ! Mais dès que j’ai un service à vous demander, il n’y a plus personne ! Toi, Joseph, c’est pas la peine de retourner à Saint-Jean-de-Luz pour y faire des conneries. Ton poste est supprimé. Toi, Louis, ta femme se fera aussi bien sauter à Paris qu’à Knokke-le-Zoute, et toi, Jérôme, pour planter des drapeaux un peu partout, vaut mieux que tu les plantes dans le quartier. Au moins, là, je saurai par qui te faire dérouiller pour t’apprendre à pas recommencer ! »
Les trois sœurs ne purent s’empêcher de se bourrer les côtes de coups de coude à l’idée du savon que le grand frère passait aux trois minus de la famille.
Mais ce fut à elles que Bonape s’en prit soudain :
« Quant à vous, les filles, inutile de trouver ça drôle. Vous êtes tout juste bonnes à finir en maison ! »
Il saisit tout ce qui traînait sur son bureau, stylos, presse-papiers, dossiers, journaux, et le jeta à la tête de la demi-douzaine de malheureux et de malheureuses. Ceux-ci s’enfuirent à toutes jambes, suivis par Josée qui avait préféré sortir de son évanouissement plutôt que de prendre une bouteille d’encre violette par le travers du maquillage.
Bonape se calma aussi rapidement qu’il s’était encoléré. Il dit à Mary-Lou :
« Maintenant que tu es chez toi et que c’est une chose entendue par tous, retourne lire dans la pièce à côté. J’ai encore du travail. »
Docile, la pulpeuse Mary-Lou obéit.
Bonape décrocha son téléphone et demanda sa secrétaire :
« Mademoiselle Fain ?
— Oui, monsieur !
— Trouvez-moi tout de suite M. Perrigaud et dites-lui de venir dans mon bureau avec les télégrammes de la journée.
— Bien, monsieur ! »
Bonape posa l’appareil, s’assit dans son fauteuil, se renversa contre le dossier et leva les yeux au plafond.
Puis, se sachant seul, pour la première fois depuis que Gros-Cadou, sur l’ordre de Langlois et avec la complicité de Crapette cadet, avait tenté de lui faire la peau sur les routes de Normandie, il se prit à sourire. À sourire d’un air fin, mais avec un rien de canaillerie dans le noir de l’œil. Riches et puissants comme ils l’étaient, ses ennemis avaient tenté d’écraser en lui le petit parvenu prêt à tout pour sortir de sa misère ! Il n’empêchait qu’à force d’intelligence, d’énergie et d’esprit de décision, il avait fini par leur faire toucher les épaules.
Car Bonape, dont l’imagination était le principal ressort, ne pouvait s’empêcher de deviner ce qui se passait au même moment, en dehors de son bureau : la miraculeuse Mary-Lou, qui attendait dans la pièce à côté comme une nouvelle favorite désormais aux ordres de son sultan ; Josée, courtisane déchue, condamnée à l’opossum à perpétuité, sans doute en train de pleurer comme une malheureuse dans l’arrière-boutique du rez-de-chaussée en attendant de s’en faire virer par le restant de la famille ; celle-ci, terrorisée par la sortie qu’il lui avait faite et peut-être sur le point de prendre de bonnes résolutions ; les fidèles poids lourds, admirables instruments de sa réussite, à l’exception de ce grand voyou de Bernardot, répandant déjà sa légende dans les bistrots des Halles et dans les garnis d’alentour ; enfin – enfin et surtout – les Langlois écrasés, le Syndicat Interport de la Pêche en Mer démantelé pour toujours, et qui s’apprêtait, nul n’en pouvait douter, à demander l’aman.
Sûr ! pour une immense victoire, c’était une immense victoire !
Maintenant, il fallait en tirer parti.
Bonape cessa de rêver. Il revint à la réalité et dit :
« J’aurai mis le temps, mais à partir d’aujourd’hui le « Patron » du Consortium, c’est moi ! »
Au même moment, le téléphone intérieur sonna : c’était Mlle Fain qui lui annonçait l’arrivée de Perrigaud.
Bonape le fit aussitôt entrer.
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« Vous m’avez demandé, m’sieur Bonape ?
— Oui, mon petit Perrigaud, asseyez-vous. »
Perrigaud s’exécuta et attendit. Il avait joint les mains et baissé les paupières ainsi qu’un garde-barrière consciencieux qui ferme son passage à niveau avant l’arrivée du rapide.
La voix de Bonape le ferra comme la pointe d’un glaive :
« Où en sont mes affaires ? »
Perrigaud ouvrit son porte-documents, sortit une liasse de télégrammes et expliqua :
« Elles ne peuvent pas être meilleures, m’sieur Bonape, nous arbitrons total… »
Bonape fronça le sourcil et arrêta son directeur commercial d’un claquement de doigts. Perrigaud comprit à la vitesse d’un martinet. Il rectifia la présentation :
« Vous arbitrez totalement la situation. Les premiers arrivages Laustrique sont là depuis deux heures. Des bêtes superbes ! Elles se sont arrachées à quatorze cinquante le kilo. D’ailleurs, j’ai… »
Perrigaud se mordit la lèvre. Ce n’était pas le moment d’employer la première personne du singulier. Il transigea :
« Nous avons… »
Il s’interrompit à nouveau et regarda Bonape. Celui-ci l’encouragea de son silence implacable. Il trouva la note juste :
« Vous avez… »
Le large sourire qui éclaira la face de Bonape lui donna le feu vert. Il démarra sur les chapeaux de roues :
« Vous avez vendu treize tonnes de truites, rien qu’aujourd’hui, et les carnets de commandes pour les trois semaines fin de mois Paris et région parisienne, vont déjà chercher dans les cent quarante tonnes. Ils en veulent tous. Va falloir que Laustrique suive la cadence… »
Bonape ne laissa pas son directeur commercial mettre ses fins paturons sur l’herbe grasse du « Domaine Réservé ». Il passa directement à l’ordre du jour :
« Réactions de la Marée ?
— À genoux, Patron, elle est à genoux ! »
Perrigaud montra les télégrammes :
« Voilà les offres de services. N’en manque pas une. La Coopérative de Boulogne-sur-Mer est prête à livrer cent tonnes par mois et à signer un contrat d’exclusivité avec Aigle-Route pour les transports frigo… Idem avec celle de Dieppe qui propose deux cents tonnes, avec en plus un abattement de dix pour cent sur les prix courants. Idem avec La Rochelle qui accepte le paiement à quatre-vingt-dix jours. Idem encore avec Saint-Jean-de-Luz qui vous demande même d’être son représentant général pour toute la France. Contre vous, il reste que les Langlois, – et encore, car paraît que ça gueule ferme à Concarneau et qu’il y a comme de la révolte dans les cambuses ! »
La voix de Bonape se fit pointue, son regard acéré. Il demanda – sincèrement, car il estimait la qualité de ses avis – à Perrigaud :
« Qu’est-ce que tu me conseilles avec les Coopératives ? »
La réponse vint du tac au tac :
« … De sauter sur l’occasion et de traiter avec elles, répliqua Perrigaud. Une fois que les contrats seront signés les Langlois seront plus de taille. Vous les boufferez en six mois… »
Bonape se leva et se mit à marcher nerveusement dans son bureau :
« Ah ! tu crois ça, toi… ! Mais pauvre pomme, si j’étais allé à la bigorne comme toi, avec des escarpins et des gants de cérémonie, j’aurais jamais pu bâtir tout ça… »
D’un grand geste il engloba le bureau, l’immeuble Crapette, les entrepôts, les camions, les bagnoles, les garages, les chauffeurs et le chiffre d’affaires.
« … Et tout ça, c’est quelque chose ! Alors, au lieu de mollir au moment où je tiens le bon bout, voici mes ordres. Un. On fait comme si les Langlois n’existaient pas. Deux. Pour l’instant on refuse les propositions des Coopératives. Ça leur apprendra, à cette bande de vaches, à savoir jouer le bon cheval avant l’arrivée de la course. Et trois, on traite d’urgence avec Pescatorias Ibericas Carlos Hernando et Compania, en Espagne, et avec Cornélius Algémind Zeefisk à Ostende. Ils nous feront chacun cent cinquante tonnes par semaine. Ça nous coûtera un peu plus cher de kilométrage, mais on récupère sur le prix de la marchandise qu’est moins chère qu’en France… »
Perrigaud voyait bien le plan. Mais il l’estimait risqué. Il hasarda :
« Évidemment, Patron, ce serait l’idéal, mais est-ce qu’ils marcheront ? »
Bonape s’arrêta pile. Ce fut à son tour lui qui sortit deux télégrammes de sa poche. Il les jeta sur son bureau et dit :
« Lis à voix haute ! »
Perrigaud lut la première dépêche :
— Pescatorias Ibericas à Léon Bonape. Accord pour cent cinquante tonnes mois prix courant conditions bancaires habituelles. Salutations et respect : Carlos Hernando. »
Il lut la seconde :
« — Algémind Zeefisk à Bonape. Paris. Avons expédié contrat cent cinquante tonnes vos conditions. Respect et salutations. Signé Cornélius. »
Il crut pouvoir ajouter :
« … Félicitations, Patron. Vous êtes vraiment le caïd. Personne peut rien contre vous… J’voudrais pas être à la place des Langlois ! »
Bonape se pinça l’oreille de plaisir. Devant Perrigaud stupéfait, il se prit à esquisser un petit pas de danse accompagné de paroles que l’autre n’avait jamais entendues dans sa bouche :
« Malbrouk s’en
va-t-en guerre,
T… d… c… champignon, tabatière,
Malbrouk s’en va-t-en guerre,
Ne sait quand reviendra… »
Puis il s’interrompit avant d’avoir bissé le dernier vers et lança à Perrigaud, avec une sorte de sévérité affectueuse :
« J’te crédite pour un million de prime dans mes livres. Tu pourras les prendre à partir de demain matin. Maintenant, tire-toi… »
D’un mouvement de tête il indiqua la porte qui donnait sur la petite pièce attenante :
« …Parce que la fille Laustrique, j’vais d’abord lui payer un vison, et l’installer dans ses meubles. Et je crois bien qu’ensuite, j’vais lui faire un lardon, et qui sait, peut-être l’épouser… ! J’me fais vieux… Bientôt trente-sept… À c’t’âge-là Mozart était mort, et Musset allait pas bien du tout… »
Il embrassa de nouveau du regard son bureau :
«À quarante berges, je me retire, j’m’achète une grande baraque près de Fontainebleau et j’pêche à la ligne, peinard comme pas un… Mais ça me ferait mal d’avoir fait fortune pour rien, et de trouver personne à qui laisser tout ça… »
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Dix minutes plus tard, Léon Bonape quittait la Poissonnerie Centrale par la grande porte. Il était accompagné de Mary-Lou, portant une robe imprimée sur laquelle, au dernier moment, il lui avait fait passer le petit imperméable de trois francs six sous avec lequel, la veille au soir, elle avait quitté la maison de Papa Laustrique.
Tous les deux, au pas de chasseur, ils remontèrent la rue Montorgueil jusqu’au numéro 3.
« Où que tu me mènes si vite ? » avait demandé la beauté, toujours aussi craintive devant la fougue de son ravisseur.
Sans la regarder, celui-ci avait laissé tomber:
« T’occupe, Gosse ! C’est une surprise. »
Et il l’avait fait s’engouffrer dans une porte cochère.
*
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Pour une surprise, c’en fut une. Et de taille. À proprement parler, celle du Chef !
En effet, une heure n’était pas écoulée, qu’ils ressortaient tous les deux de Montorgueil-Fourrures (magasin d’Exposition donnant sur cour), lui, inchangé, sévère, précis, elle, rayonnante, riant aux anges et le tenant amoureusement par la main.
Malgré la saison, elle était enveloppée d’une pelure de quatre briques cinq cents, vison plein ton, super blond, double épaisseur, poil spécial et triplure renforcée, garanti d’origine par le Syndical national des Trappeurs spécialisés du Nord-Canada, et certifié d’époque par la Corporation indépendante des fourreurs-exportateurs québécois. Plus authentique, il pouvait pas y avoir; la preuve : l’estampille. Plus somptueux, pouvait pas non plus : suffisait de reluquer la facture.
Quant à la nana, elle avait l’air d’une archiduchesse et elle bichait tellement qu’on n’était pas sûr que sa chemise restât sèche !
Bonape, lui, flatté de ce bonheur qu’il venait d’offrir à la fille Laustrique, laissait les passants se retourner sur un gibier si superbement poilu.
Comme le couple, retour de cette course triomphale, traversait la rue pour aborder le trottoir d’en face, juste à la hauteur de la poissonnerie, une gitane en fichu, qui avait, elle aussi, senti le prix de la proie qui passait, interpella Mary-Lou :
« Toi, la belle dame, tu es heureuse. Et tu vas l’être encore plus avec ton beau monsieur. Pour cinq cents francs, je peux te dire ton destin.
— Fous-lui la paix à la belle dame, coupa Bonape, pour le connaître, son destin, elle a davantage besoin de moi que de toi. »
La gitane, qui sentait Mary-Lou consentante pour une petite consultation, flaira le danger qui s’annonçait du côté de l’homme, et fit face. Elle plongea ses yeux noirs dans les yeux noirs de Bonape :
« Toi, dit-elle, toi aussi tu es heureux. Tu es riche et puissant. Et tu as le présent pour toi. »
Bonape se laissa avoir par le compliment. Il se radoucit, fouilla dans sa poche, en sortit un billet de mille francs qu’il tendit à la gitane :
« Ça vaut deux consultations. Tu as vu juste : J’ai le présent pour moi. Mais tu n’as vu qu’à moitié juste. J’ai aussi l’avenir pour moi. »
Le rire s’éteignit sur les lèvres de la gitane. Elle devint grave et lança :
« Faut jamais dire ça. Ça porte malheur. L’avenir n’est pas à toi. L’avenir est au petit Jésus. »
Elle se signa et décampa en courant.
Nerveusement Bonape saisit le bras de Mary-Lou et se dirigea vers la poissonnerie. Mais une ride barrait son front. Sans qu’il en soupçonnât la raison, il se ressouvint de la phrase que lui avait jetée sa mère, le soir où, chez Latuile, il avait fêté son premier milliard et où il avait annoncé à tout le monde le lancement du Cap-Trafalgar :
« Je me suis jamais sentie si bien nourrie, fils ! Pourvu que ça dure ! »
Mentalement il se répéta ces quatre petits mots :
Pourvu que ça dure.
Puis il chassa ce fantôme et balaya cette brume.
Il se retrouva sur le carrelage briqué neuf et luisant d’eau de SA poissonnerie, entouré de ses trois sœurs et de ses quatre frères, qui s’extasiaient, les filles sur le vison de Mary-Lou, les Jules sur la chair fraîche de la nouvelle Mme Bonape.
La ride soudain s’effaça sur le front de Bonape. Le spectacle qu’il se donnait à lui-même de sa réussite garantissait à ses yeux la pérennité de celle-ci. Il était riche et puissant pour toujours. Il avait définitivement gagné le pari qu’il s’était fait à treize ans quand il poussait des diables sur le carreau des Halles, avec un quignon de pain dans le ventre. Et qu’il s’était répété à vingt et un, quand il avait pris la décision de foncer sur Toulon, tout seul, avec son premier camion.
Désormais, aux Halles, il était la Loi.
La mort tomberait comme la foudre sur quiconque serait assez fou pour contester cette petite vérité-là.
FIN DE LA PREMIÈRE ÉPOQUE
Assay.
Juin-Juillet 1968.